2 - Quels sont les facteurs aggravants ?
2 - 1 Le tabou de l'infertilité….
Malgré une prise en charge médicale importante en France, l'infertilité reste méconnue et représente un tabou important. Peu de couples osent aborder ce problème avec leur famille et leurs amis, ce qui participe à leur isolement. LSelon la définition de l'OMS, l'infertilité est l'incapacité pour un couple de concevoir après un an de rapports réguliers non protégés. On estime habituellement que l'infertilité touche entre 10 et 15 % de la population. Contrairement à de tenaces idées reçues, la cause de l'infertilité n'est féminine que dans 40 % des cas, 40 % des infertilités sont d'origine masculine et 20 % des cas d'infertilité sont d'étiologie masculine et féminine. Mais ce découpage ne doit pas masquer le fait que l'infertilité affecte le couple en tant que tel, et ses répercussions, comme nous allons le voir, ébranlent fortement les deux partenaires.
1 - 2 Effets individuels, familiaux et sociaux de l'infertilité
Au niveau individuel : Une des caractéristiques principale de l'infertilité, est qu'elle provoque une lente « descente aux enfers » si l'infertilité se prolonge. Au départ, le couple passe par une phase de déni de l'infertilité et une période de confiance dans les traitements médicaux. Ceux-ci sont cependant précédés par des examens médicaux qui s'éloignent fréquemment sur une période importante : entre 6 mois et un an, avant d'aboutir à un diagnostic permettant de proposer un traitement1.
Il faut toujours garder à l'esprit que le facteur temps est primordial en matière d'infertilité puisque la fécondité des femmes baisse au-delà de 30 ans. A cette phase de déni coïncide une phase de doute, surtout si les premiers traitements sont des échecs. Fréquemment, le conjoint infertile entre dans une phase de culpabilisation et de baisse d'estime de soi ; d'autre part, les examens médicaux et les traitements peuvent altérer les relations conjugales : par exemple, un prélèvement de sperme en vue d'examen suppose une abstinence de 3 jours : les rapports deviennent subordonnés au examens ou traitements. 1Très souvent, le gynécologue demandera d'abord au couple d'essayer de concevoir naturellement pendant un à deux ans. Ce n'est que passé ce délai qu'il commencera les investigations qui prennent entre 6 mois et un an.
Au niveau social et professionnel : Progressivement, le couple va s'isoler socialement et ce d'autant plus si des enfants sont présents dans l'entourage. Les fêtes de famille, et en particulier Noël, sont des périodes très délicates pour les couples infertiles ; les relations avec les couples amis se distendent et peuvent aller jusqu'à disparaître. Pour une femme souffrant d'infertilité, il devient impossible de voir une femme enceinte, d'aller dans une maternité, etc… Au niveau professionnel, l'infertilité peut aussi avoir un impact négatif important. D'abord, à cause des sentiments négatifs sur soi, qui déstabilisent l'individu. Mais aussi en raison des examens et traitements qui obligent les femmes à s'absenter assez régulièrement. Notons que ce sont les femmes qui supportent les plus gros des difficultés : même si l'infertilité est d'origine masculine, les traitements sont nécessairement subis par la femme 22 Il existe plusieurs types de traitements médicaux de l'infertilité. mais en règle générale, ils supposent tous une stimulation hormonale de la femme, stimulation qui doit être suivie régulièrement par échographie et dosage sanguins, d'où la multiplication des rendez-vous médicaux.
Infertilité, dépression et suicide : Ainsi, l'infertilité provoque chez les couples des difficultés émotionnelles souvent importantes. Si l'infertilité persiste et si les échecs s'accumulent, ces difficultés s'aggravent et peuvent présenter un tableau pathologique. Nous n'avons trouvé aucune publication française ou internationale répertoriant le taux de suicide consécutifs à l'infertilité. Une étude britannique 3 réalisée en 1999 auprès de 2000 couples infertiles montre que les couples ont ressenti :
| Envie de pleurer |
97 % |
| Dépression/isolement |
94 % |
| Irritation |
84 % |
| Sentiment d'imperfection |
72 % |
| Culpabilité/honte |
62 % |
| Idées suicidaires |
20 % |
3) Kerr J. et al. (1999) The experiences of couples who have had infertility treatment in the United Kingdom : results of a survey performed in 1997. Human Reprod. Vol 14 : 934-938.
Cependant, le tableau précédent suggère qu'un nombre élevé de couples vivent au moins un épisode de dépression majeure ; 20 % d'entre eux ont eu des idées suicidaires. Les conséquences à court, moyen et long terme peuvent être importantes, et ce d'autant moins que la dépression est rarement bien prise en charge. Continuum des conséquences de l'infertilité dans les pays occidentaux Adapté de Daar, 2002 4. 
Ainsi, alors que l'infertilité est rarement (jamais ?) reconnue comme une maladie, force est de constater qu'une personne infertile ne correspond pas aux critères de définition de la santé de l'OMS : « La santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité . »
54Daar AS et al. , 2002. Infertility and social suffering : the case of ART in developing countries. In Current pratices and controversies in assisted reproduction. WHO, 2002. http://www.who.int/reproductive-health/infertility/report.pdf 5 Préambule à la Constitution de l'Organisation mondiale de la Santé , tel qu'adopté par la Conférence internationale sur la Santé , New York, 19-22 juin 1946; signé le 22 juillet 1946 par les représentants de 61 Etats. 1946 et entré en vigueur le 7 avril 1948.
L'infertilité masculine reste encore peu connu, l'infertilité étant encore de nos jours supposée uniquement d'origine féminine ! Il arrive encore que l'on prescrive des examens et des traitements à des femmes, sans même avoir vérifié la qualité du sperme ! Le tabou le plus important règne autour du don de cellules germinales : le couple ayant recours à un don de sperme ou d'ovocytes a les plus grandes difficultés à sortir de ce tabou, et s'engage bien souvent sur la voie du secret. En règle générale, les couples infertiles ont alors du mal à trouver du soutien social dans leur entourage.
2 - 2 Au quel s'ajoute le tabou de la maladie mentale Paradoxalement, alors que beaucoup de couples souhaiteraient recevoir une aide psychologique, peu font la démarche spontanément. Il y a à ça une double explication :
- L'ombre de l'infertilité psychogène : il semble que dans certains cas, l'infertilité pourrait résulter d'un blocage inconscient de la fonction reproductrice lié à l'histoire du patient ; dans l'esprit du patient, cela se traduit par une culpabilité plus ou moins latente : « si je suis stérile, c'est de ma faute… ». Dès lors, consulter un psy rendrait « crédible » cette hypothèse.
- Les psys, c'est pour les fous : les rôles et fonctions des différents intervenants sont mal connus ; une psychothérapie est vue comme nécessairement très longue et très coûteuse. Les psychiatres sont perçus uniquement comme prescripteurs de médicaments, lesquels sont associés à accoutumance et dépendance . Dans les représentations des patients, il n'y a pas de place pour une psychothérapie de soutien.
2 - 3 Stéréotypes, préjugés, stigmatisation L'infertilité et ses traitements médicaux sont mal connus, mal compris et sont donc sujets à stéréotypes et préjugés. Certains sont exprimés par les proches : « c'est dans la tête, tu y penses trop » ou « on peut vivre sans enfants » prononcé par la cousine qui en a 3 ! Nous appelons ça les mots qui tuent, ceux qui renforcent le sentiment d'incompréhension et de culpabilité et le désir d'isolement. Les traitements contre l'infertilité, perçus comme non naturels, attirent la méfiance et parfois la réprobation : « est ce que ces enfants seront normaux ? » Surtout, des jugements stigmatisants sont prononcés via les médias par des personnes ayant autorité : les couples infertiles veulent « un enfant sur mesure, parfait », « un enfant à tout prix », « un enfant tout de suite ». « Ils n'ont qu'à adopter » sachant que pour environ 25.000 dossiers en attente, moins de 4.000 adoptions ont été prononcées en 2004. « L'enfant n'est pas un objet que l'on peut s'offrir, jeter ou exiger dans la précipitation ou l'inconscience » (Didier Sicard, président du CCNE, l'Express, 16/01/2003) ; rappelons qu'entre le désir d'enfant du couple et le premier traitement, il s'écoule en général 18 mois à deux ans d'attente… parler de précipitation dans ces conditions semble exagéré. Tous ces jugements sont inutilement blessants car ils sont injustes et infondés ; ils contribuent à rendre les couples infertiles suspects et forcément coupables (donc ce qu'il leur arrive est bien mérité, selon la dialectique de la responsabilité et de la culpabilité).
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